Jean WIART

Conférence du jeudi 22 mai 2025 à la Société d’Émulation de Cambrai

L’histoire de la clé… ne serait-ce pas aussi l’histoire de la propriété ?
En effet, la clé évoque en nous l’idée de propriété, de puissance de fermeture donc de
sécurité.
Henri Havard, sommité en connaissance de l’histoire des arts appliqués a donné cette
définition : « la clef est l’ustensile de forme bien connue qui sert à ouvrir et fermer les
serrures ».
Définition exacte mais sèche qui ne laisse pas deviner l’immense histoire de la clé.
Histoire que nous ne ferons « qu’effleurer » ici.


Selon les historiens il semble que la preuve de l’existence de la première serrure est celle
retrouvée au temple de Karnak (aujourd’hui Louxor) sur la rive du Nil, en Égypte. Donc vers
2000 ans avant notre ère. Serrure en bois dont j’ai amené ici un exemplaire pour montrer sa clé
qui s’introduisait de l’extérieur de la paroi par un trou et qui, adroitement introduite puis
tournée dans le boîtier, permettait, par un déplacement vertical, à libérer les pannetons de
bois dur et permettre le coulissement du pêne.
D’un bond de près de 2000 ans, nous sommes à l’époque gauloise qui nous a laissé des clés
exclusivement en fer forgé, en forme de T ; l’époque romaine a laissé aussi de nombreux
exemplaires de serrures et de clés, mais principalement en bronze. Les romains avaient
coutume de porter au doigt une clé-bague appelée signum. Serait-ce l’origine de l’anneau
matrimonial ?
Les époques mérovingiennes, romanes et gothiques ont connu une production importante de
clés en fer et de ferrures diverses mais la grande époque de la belle clé démarre vers le XVème
siècle ce qui correspond à l’époque de la Renaissance.
L’époque de la « belle clé » s’étendra du XVe au XVIIIème siècle : clé de chambellan, clefs de
chefs d’œuvre en fer, clés dites anglaises (qui envahissent les étals des marchands d’articles
de serrureries dès la fin du XVIIème siècle et qui firent une concurrence sévère aux serruriers
français).
Dès la fin du XVIIIème siècle, en Angleterre, Joseph Bramah ouvre la voie nouvelle de la
serrure, celle de la grande technicité mécanique et de la quasi-inviolabilité. L’ère des co res
forts et chambres fortes a commencé et c’est là une autre histoire.
Ce défilement de clés montre les évolutions de la clé dite moderne : de la clé bénarde, celle
forée la double panneton, clé à fourche, concentrique, à ailettes, à pompe, clé plate (inventée
par l’Américain Yale), radiale… et la clé USB !

1 Intéressons-nous maintenant aux clés particulières : – – – –
Celle du paradis (c’est une paire de clés, en or et argent) que porte Saint Pierre sur cette
statue de la basilique de Saint Quentin (St Pierre qui est le patron des serruriers), une autre
représentation sur un panneau de boiserie du chœur de l’église Saint Géry
La clé de forteresse (place-forte), ici celle de la forteresse de Gibraltar dans les mains de
Lord Heatfield sur ce tableau (1787) par Joshua Reynolds
Clé de mariage que la mariée remettait à son époux lui permettant l’accès à sa chambre
Clés de cercueils ou de monuments funéraires
Et, sujet qui occupe notre attention en cet instant : –
Les Clés de Ville
Clé de déférence et d’honneur ou de soumission.
La remise de la clé d’une ville, tradition qui remonte au Moyen Age, s’est perpétuée jusqu’au
XVIII siècle et même au-delà puisqu’en 1833 étaient remises au roi Louis-Philippe 1er, les clés
de la Ville de Cambrai lors de sa visite le 7 janvier*.
Sur la photo nous voyons une double clé soudée, en bronze ciselé et doré du début XIXème et
à droite la statue d’un des bourgeois de Calais (Rodin, vers 1887), Jean d’Aire, tenant
solidement la clé de Calais. Représentation de la capitulation de Calais en 1347 face au roi
d’Angleterre, Edouard III.
Venons-en maintenant à la clé d’honneur contemporaine de notre ville.
La municipalité, vers la mi-2017, désire honorer la venue dans notre ville du régiment anglais
des tanks, le Royal Tank Régiment (le 501ème) prévu de participer aux commémorations du
centenaire de la première grande attaque moderne des tanks, la Bataille de Cambrai. La
municipalité a le projet de remettre symboliquement la clé d’honneur de la ville au
commandant anglais et me contacte pour réaliser cette clé. C’est un défi pour le serrurier
d’aujourd’hui dont l’activité n’est plus, comme dans les siècles passés, centrée sur la
production de clés.
L’ouvrier s’est donc plongé dans les documents anciens, les archives de l’atelier, et surtout sur
le Cambrai d’aujourd’hui pouvant servir son inspiration : l’architecture du passé lointain et
plus proche, les symboles de la ville (les clochers, l’hôtel de ville, le blason, le drapeau, …).
Les croquis se dessinent sur le carnet d’atelier et vient le temps de la mise au propre : 3
dessins sont proposés au comité municipal. Les trois dessins montrent une clé de belle taille,
toutes avec une tige et panneton en fer surmontée d’un anneau en bronze ciselé et doré.
Le motif de l’anneau : –
Aigle bicéphale – –
Campanile de l’hôtel de ville
Pictogramme de la région du Nord


2 Le motif du panneton : –
La couronne impériale – –
La lettre « C » – Cambrai
La silhouette de la Porte de Paris
C’est le dessin #1 qui est choisi par Mr. le Maire.
Ne reste donc plus qu’à faire la clé.
La fabrication commence par l’anneau à partir d’une tôle de bronze d’architecture d’épaisseur
6mm. La découpe de départ peu détaillée mais bien correcte dans son contour. C’est à la scie,
au burin-ciseau puis à la lime de terminer le travail. L’assemblage du pictogramme dans
l’anneau est très délicat car cet assemblage est réalisé avec des billes, percées puis rivetées.
L’anneau peut enfin être confié au doreur pour la dorure nitratée.
La tige de la clé, clé de type bénarde à boule et à bossette, est d’abord réalisée au tour à
métaux et une mortaise est taillée pour accueillir le panneton.
Le panneton est taillé dans la masse d’un fer de 35 x 16mm. Les photos sont plus parlantes
qu’une longue description technique. Pour solidariser ce panneton avec la tige, l’embrèvement
est renforcé par deux vis.
Ce n’est qu’après cet assujettissement que la taille du panneton peut commencer. D’abord
par les tailles du râteau, puis de la planche et enfin du pertuis (contour intérieur ayant le
dessin de la Porte de Paris). Toutes ces entailles sont faites à la scie à main ; il est donc
nécessaire de limer les découpes pour les rendre belles.
Pour terminer, il faut assembler solidement l’anneau et la tige. Pour cela la bossette est
entaillée pour coi er l’anneau puis percée en vue d’insérer une tige faisant tenon qui rentrera
dans l’anneau. Une fois ajustée, l’assemblage est soudé chimiquement.
La clé est prête à assurer son rôle honorifique et protocolaire.
Suit diapo des remerciements.
Puis : découverte ! Cambrai posséderait une ou plusieurs clés d’honneur ! Je l’apprends le
samedi 17 mai par Corinne Florin Lorber venue converser avec le Président de la SEC à la
Maison Falleur. L’après-midi même elle se rend au Musée des Beaux-Arts et trouve le
trousseau de clés de la ville qu’elle prend en photo et m’envoie.
Voici le texte inscrit sur le recto de la plaque gainée de cuir et dorée : clefs présentées par M.
Lallier, Maire de Cambrai, à Louis-Philippe 1er, roi des Français, le 7 janvier 1833. Et sur le
parchemin, au verso, « Clés présentées par le Magistrat de Cambrai à Charles V le 20 janvier
1539, à Louis XIV le 5 avril 1677 et Napoléon Le Grand, 1er empereur des français, par Mr.
Richard Démarez, maire de la ville, le 29 avril 1810 ».


3 *Récit paru dans le Journal de l’arrondissement de Cambrai : Voici le discours du premier
magistrat : « Que sa Majesté daigne recevoir ces clefs comme un hommage que Cambrai se
plaît à rendre au roi citoyen à qui la France doit son repos et de qui elle attend son bonheur ».
Et la réponse du roi : « Je les touche et les prends mais c’est pour vous les remettre car elles
seront en de meilleures mains ».


**Ouvrage « Tablettes Cambrésiennes » par A. LECLUSELLE – 2e édition – 1874 : P.53 « le Maire
vient présenter à l’Empereur les clefs déjà offertes à deux illustres souverains ; à Charles-Quint
en 1539, à Louis XIV en 1677.»